Philippe Robitaille et Marie-Madeleine Warren

La famille devait être nombreuse chez Jean Robitaille et Martine Cormont, en France, puisqu'il y a vingt ans de différence entre leurs fils Jean et Philippe. Lorsque les trois frères Jean, Pierre et Nicolas partirent pour la Nouvelle-France en 1670, Philippe n'avait que sept ans. Nicolas étant retourné en France après un séjour de quelques années en Amérique, c'est probablement le récit de ses aventures qui décida Philippe à venir rejoindre ses deux autres frères en Nouvelle-France, quelque vingt-trois ans plus tard. Autant les Robitaille établis à L'Ancienne-Lorette sont sédentaires, autant la famille de Philippe qui s'établit à Montréal a le goût de l'aventure.

C'est le 14 octobre 1693, devant le notaire Bénigne Basset à Montréal, que Philippe signe un contrat de mariage avec Madeleine Houarine (Warren). Il a 30 ans et se dit « tonnelier ». Ces artisans fabriquaient et réparaient les tonneaux et les récipients en bois. Le 15 octobre 1693, à Notre-Dame de Montréal, il épouse donc Madeleine, veuve de Richard Labosse (Othys), « anglaise vivant habitant du village d'Annord proche de Boston, en la Nouvelle-Angleterre, et demeurant à Ville-Marie ».

Madeleine Warren dite « Grizel » a 31 ans. Elle est née le 24 février 1662 à Berwick, en Nouvelle-Angleterre du mariage de Jacques Warren, Écossais protestant et de Margaret .... Irlandaise catholique. Elle était la troisième épouse de Richard Otis, forgeron. Il avait déjà une famille nombreuse et elle lui a donné deux filles, Hanna et Christine. Richard Otis, très âgé, a probablement été tué par les Indiens, ainsi que Hanna âgée de deux ans. Grizel a été enlevée par les Indiens avec Christine, âgée de trois mois, et trois autres enfants de Richard: John, Stephen et Nathaniel. Le reste de la famille, parmi lesquels il y avait trois filles de Richard, fut rescapé par un groupe qui poursuivait les ravisseurs près de la ville de Conway. Probablement que Grizel et sa fille Christine ont été rachetées aux Indiens par quelques braves Français qui les ramenèrent à Montréal.

Grizel apprend le français et est baptisée à Montréal dans la foi catholique le 9 mai 1693. Elle a été nommée Marie-Madeleine, du nom de sa marraine, dame Marie-Madeleine Dupont, épouse de Monsieur le moine Écuyer Sieur de Maricour, Capitaine de détachement de la marine. Son parrain est Jacques Leber, marchand. Elle est confirmée quatre mois plus tard, le 8 septembre 1693 et c'est le 15 octobre de la même année qu'elle épouse Philippe Robitaille. Son parrain et sa marraine sont présents au mariage. Dans le contrat de mariage le jour précédent, le futur mari consent à prendre Christine comme son propre enfant. Marie-Madeleine Warren reçoit sa citoyenneté en mai 1710. Dans le « registre des captifs rachetés » elle est appelée madame « Grizalem ». Elle semble avoir aidé ses amis captifs et avoir aidé aussi le père Mériel dans son ministère auprès d'eux.

Philippe et Marie-Madeleine ont eu une famille de cinq enfants:

  • Georges, né le 18 et baptisé le 19 avril 1701 à Notre-Dame de Montréal, décède le 19 février 1703 à l'âge de 2 ans.

Trois autres fils, Philippe, Jacques et Jean, mènent la vie d'engagés pour aller vers l'Ouest puisqu'ils signent des contrats d'engagement chez le notaire Antoine Adhémar « pour aller dans les bois d'En hault jusqu'au Lac Erié et en Dessendre lannée prochaine Et d'ayder En montant amenés un Canot Chargés de marchandises Et En dessendan amener un Canot Chargés de pelteries ». Il y avait alors deux catégories de voyageurs:

  1. Les « mangeurs de lard » ainsi nommés parce que le lard constituait leur ration quotidienne. Ils expédiaient la marchandise de traite à Fort Williams et rapportaient à Montréal les fourrures recueillies dans le Nord par les « hivernants ».
  2. Les « hivernants », ces hommes du Nord, s'engageaient pour au moins une année, ordinairement trois, parfois cinq. Hommes à tout faire ils étaient aussi canotiers, interprètes, commis, guides, artisans, explorateurs, chasseurs, pêcheurs, constructeurs, et bien sûr traiteurs. Plusieurs d'entre eux prenaient femme en pays de traite. Ces « mariages à la mode du pays » sont à l'origine de la nation métisse.

Nous pouvons supposer que les fils de Philippe Robitaille appartenaient à cette dernière catégorie de voyageurs.

  • Philippe, baptisé le 5 février 1695 à Notre-Dame de Montréal s'engage le 29 août 1715. Il décède le 17 septembre 1720 à Notre-Dame de Montréal à l'âge de 26 ans. Il était célibataire.
  • Jacques est baptisé le 29 janvier 1697 à Notre-Dame de Montréal et s'engage comme « voyageur Engagé Ouest » du 9 septembre 1715 au 9 septembre 1728. Il signe un billet pour une valeur de 1953 livres le 26 août 1719 à Michillimakinac en faveur de Paul Marin qui dépose ce document à Montréal chez le notaire Gaudron de Chèvremont le 11 août 1736. Le fort français de Michillimakinac était situé au nord du lac Michigan.
  • Jean est baptisé le 10 mars 1699 à Notre-Dame de Montréal et s'engage comme « voyageur Engagé Ouest » le 28 mai 1718 et du 11 juin 1720 au 9 septembre 1728.

Quelle fut la destinée de Jacques et de Jean? Malheureusement, nous n'avons aucune autre trace de ces deux fils de Philippe et Marie-Madeleine.

Finalement, les Robitaille ont une fille:

  • Marguerite est née le 1er et baptisée le 2 avril 1703 à Notre-Dame de Montréal. Elle se marie le 13 avril 1722 à Notre-Dame de Montréal à l'âge de 19 ans avec Jean-Baptiste Biron, 20 ans, fils de Pierre et de Marie Jeanne Dumouchel. Jean-Baptiste Biron est marchand et le couple s'installe dans le quartier Ste-Marie, à Ville-Marie. Quelques années plus tard, ils vont demeurer le long du Richelieu, à St-Ours et à Chambly. Ils n'ont pas eu de descendants.

On ne connaît aucun descendant de Philippe Robitaille et de Marie-Madeleine Warren.

Christine, la fille de Marie-Madeleine Warren et Richard Othys et adoptée par Philippe Robitaille, est baptisée le 15 mars 1689 et est probablement éduquée par les religieuses. Elle devient à l'âge de 18 ans la seconde femme de Louis LeBeau. Le mariage est célébré à Ville-Marie le 14 juin 1707. LeBeau est âgé de 29 ans et est menuisier. De ce mariage naissent deux filles, Marie-Anne et Madeleine. Christine reçoit sa citoyenneté en même temps que sa mère en 1710. Son mari décède en février 1713.

En 1714, le Capitaine Thomas Baker vient au Canada comme interprète pour la compagnie Stoddard & Williams. Il tombe amoureux de Christine et essaie de persuader la jeune veuve de retourner en Nouvelle-Angleterre. L'Église, l'État et sa mère s'opposent à son départ. L'Église menace de garder ses enfants et le gouverneur dit que sa fille aînée devrait être envoyée chez les Ursulines. Stoddard répond que Mme LeBeau pouvait placer son enfant où elle le désirait « et aussi longtemps qu'elle en prendrait soin, aucun Prince avec la justice, ne pouvait lui enlever de force ». L'Intendant ordonne la vente des biens de son défunt mari et exige que « l'argent soit mis entre les mains d'un gardien ». Stoddard qui représente Christine, demande que cet argent lui soit remis à elle, car elle était dans le besoin. On lui répond cependant que, par ordre du roi, toute personne prête à quitter le pays devait avoir son argent retiré et que, parce que Christine était une prisonnière de la précédente guerre, elle ne pouvait profiter des termes du traité d'Utrecht. Sa mère lui dit qu'il n'y avait pas de boulangerie en Nouvelle-Angleterre et qu'elle ne savait pas faire du pain.

Ni l'Église, ni l'État, ni sa mère ne peuvent la retenir. Avec le consentement à contrecoeur du gouverneur, Christine part en bateau, laissant ses filles Marie-Anne, quatre ans et Madeleine, deux ans, aux bons soins de Sieur Philippe Robitaille et Madeleine Warren, son beau-père et sa mère. Christine se marie avec Thomas Baker et s'installe à Brookfield où les enfants du couple sont baptisés. Son beau-père Philippe Robitaille vint la visiter en Nouvelle-Angleterre. Christine s'ennuyait de ses deux filles laissées au Canada. Le 2 mars 1721, Thomas et Christine adressent un Mémoire à la Cour Générale demandant la permission d'aller en Nouvelle-France les chercher. La permission leur est accordée à condition que Thomas Baker accompagne sa femme au Canada. Mais Christine revint de ce voyage sans ses enfants, pour qui elle était désormais une étrangère. Philippe Robitaille et Marie-Madeleine Warren ont donc élevé les deux filles de Christine, issues de son premier mariage avec LeBeau. Christine est décédée le 23 février 1773, vingt ans après son deuxième mari. Elle est enterrée dans le cimetière de Pine Hill, à Dover.

Philippe Robitaille est décédé à l'âge de 77 ans, le 3 octobre 1740 à 10h30 du soir. Il est inhumé le 5 dans le cimetière situé non loin de l'église Notre-Dame de Montréal.

Marie-Madeleine Warren est décédée le 26 octobre 1750, « âgée d'environ 89 ans, après avoir été alitée 9 ou 10 ans ». Elle est inhumée le 27 à Notre-Dame de Montréal.